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Mon cher Métier,

Sur les sillons gravés de tes jardins secrets, mûrissent les plus beaux fruits de mon verger, et le diamant qui les recueille est ma pierre la plus précieuse. Lequel de nous deux a choisi l’autre, je ne saurais le dire, mais c’était une adoption pleinière, où j’ai posé mon cœur sans état d’âme entre tes bras de platine, en musique, en vers, et contre tout… Il m’a fallu bien du temps pour ouvrir ta route à mes chansons, sans boussole, à travers le brouillard des études, pour avancer entre la peur de mes parents pour mon avenir, et ces rimes qui n’en finissaient pas de prendre le pas sur la raison…Mais ce long chemin a été un apprentissage nécessaire. Pour écrire et composer, il faut apprivoiser l’oiseau en cage dans notre tête, lui voler sa plus belle plume, et lui rendre sa liberté. Alors seulement, il chante de toute son âme. Entretemps, on fait toutes les belles et les mauvaises rencontres, on se découvre des maîtres et parfois des contremaîtres, on prend mieux la mesure de ce qui nous est donné en naissant, et de ce qui nous reste à acquérir, pour élaguer sans cesse, jusqu’à l’épure. Car une chanson s’écrit davantage à la gomme qu’au crayon, et sur la scène, l’expérience consiste souvent à se dépouiller de tout l’artifice pour ne garder que l’émotion la plus authentique, la plus sincère. Ta ligne droite serpente entre ces deux moments de vérité, l’écriture et le concert. Le reste aussi est important bien sûr, mais tout l’essentiel est là. Mon beau métier, comme je t’aime quand je tiens le mot juste, quand je groove sur ta musique, quand les cœurs s’ouvrent dans le noir… Je donnerais tout pour l’instant magique du point final, comme volé à l’éternité, et je ressens comme un privilège d’être encore fidèle au rêve de mes quinze ans… Comme la plupart d’entre nous, j’ai connu la peur, la page blanche, le découragement, l’échec et la dérision. Mais il y a toujours une voix au dessus des autres, une voix douce et ferme, qui souffle le vrai, sur l’océan de mes bonnes excuses, pour renouer le fil des mots sur le métier à tisser la musique : Noëlle. Tisseuse de bonne aventure, elle m’a enseigné par l’exemple à ne plus redouter le silence, mais à l’écouter. C’est de lui que naît l’inspiration, il est l’écrin de nos pensées, de nos reflexions, de nos rêves, et l’avant-première de chacune de mes chansons. Tu n’es pas un métier comme les autres. Aucune pancarte ne balise tes itinéraires, aucun diplôme ne sanctionne tes études de Bach plus dix, pas un titre ne dessine l’horizon d’une carrière, nul concours ne permet d’entrer dans le public… Seul un instinct féroce et une lucidité parfaite permettent de rester soi-même face aux experts qui fauchent le talent à l’instant de le cueillir. Depuis que le directeur artistique a laissé sa place au directeur financier dans les couloirs des studios d’enregistrement, tes actions sont en baisse vertigineuse, tes maisons de disques fondent autant qu’elles fusionnent, copient des disques plus qu’elles n’en pressent, fabriquent des artistes davantage qu’elles n’en découvrent. Chacun suit sa ligne, fidèle aux annonceurs qui demandent de l’audience. Au bout de la chaîne alimentaire, la radio radiote, calée sur la fréquence de nos ondes beta. La chanson redécouvre tes lettres de noblesse en compilant le passé. La télévision, qui affiche la bonne santé d’une mer étale sur écran plat, décroche tes futures étoiles filantes au Michelin des Relais et Châteaux, entre quatre murs de verre, pour débiter leur véritable histoire sur nos cartes bancaires.

J’ai eu la chance d’atteindre l’oreille du public avant que le pont levis ne se lève sur ce huis-clos inondé de lumière, d’argent et de plaqué or, que je n’arrive pas à confondre avec toi, mon cher métier, où six cordes de guitare et quatre mots suffisent à faire battre les cœurs pour toujours.

Et loin de l’agitation fébrile qui nous étourdit de musique jusque dans les parkings, les boutiques, les gares, les aéroports, les ascenseurs, les attentes téléphoniques et les sonneries de nos portables, je t’adresse cette simple lettre, pour te remercier de m’avoir offert depuis plus de trente ans, le privilège de préserver ma liberté d’écrire, de produire, d’éditer et de chanter selon mon cœur. Entre nous, c’est à la vie, à l’amour. Sentir le public « embarquer », trouver le tempo parfait et s’y maintenir ensemble avec les musiciens jusqu’au bout du morceau, sans métronome, sans prompteur, sans séquence préréglée, juste par la magie de l’émotion partagée, recevoir en retour des mots la vague de tendresse qui nous embrume les yeux sur la scène, c’est à chaque fois te bénir de m’avoir choisi parmi tant d’autres pour être à ma place, m’avoir ouvert le cœur à tous ces inconnus, et me sentir chez moi parmi eux, comme au sein d’une famille. J’ai reçu de ta part, en terme de carrière, infiniment plus que je n’aurais osé seulement rêver quand je t’ai rencontré. L’affection discrète et pudique du public, la reconnaissance de mes pairs, auteurs, compositeurs et éditeurs, le respect de la profession, le grand bouquet de ces récompenses officielles qu’on ne demande pas, qu’on ne refuse pas et que l’on ne porte pas, mais que j’ai pu dédier à mon père avant qu’il ne nous quitte, et le miracle d’être toujours présent par-delà les générations dans l’amitié d’un public respectueux et fidèle… Cette chance insolente a eu un prix, parfois lourd et douloureux, mais qui nous a conduits intacts jusqu’à cet îlot inestimable d’indépendance, de plaisir et de liberté, où les rencontres artistiques et humaines ne sont entachées d’aucun faux-semblant, où chaque instant qui passe est le plus précieux de tous…

Il me reste la force, le désir, la passion.

Tu traverses une tempête dont les racines et la puissance sont insondables. La disparition progressive de tes supports matériels te fait vaciller sur tes bases, internet te chatouille, et cette fois tu ne t’en sortiras pas avec des recettes de cuisine interne et des succès providentiels… Il va falloir ouvrir les oreilles au développement durable de la relève et à la biodiversité des styles, offrir une vitrine à la démesure du talent qui foisonne en régions, retrouver l’équilibre entre le délire médiatique et le mur du silence…

Les artistes seront toujours les piliers du temple. Certains auront péri sous des flots d’incohérence, d’autres seront naufragés sur des plages inédites. L’Arche de Noé des Festivals, des producteurs indépendants, des home-studios, des radios locales et des petits lieux jouera son rôle de pépinière de talents, face aux Titanics, aux Prestiges et aux Amoco Cadiz qui continueront à dériver sur les mers du monde, les yeux rivés au ciel à la recherche d’une nouvelle étoile géante…

Ne laisse pas passer cette occasion de montrer ta richesse, la vraie, celle qui fait d’un couplet-refrain l’image de toute une époque, celle qui t’a fait aimer la chanson pour ce qu’elle est : un morceau de rêve composé par l’amour d’un seul pour le bonheur de tous…

Assis devant le pommier de Claude Dejacques, je contemple les fruits de ce jardin secret, comme la moisson d’une vie.

Je t’aime jusqu’au bout de la route…

Yves

« J’ignorais que c’était ma vie

J’ignorais mais j’avais envie

De chanter pour que tu sois fière de m’avoir choisi… »

(Hommage au passant d’un soir)

12 Réponses à “Mon cher Métier,”

  1. le 20 mai 2007 à 17:24 Nelly

    Si nul ne saura jamais qui,de ton métier ou de toi, a choisi l’autre, une chose est sûre : tu as toujours mené et tu mènes toujours ton métier comme un grand capitaine mène son navire, bravant les tempêtes et les caprices de la mer, parfois même seul à la barre. Et lorsque tu nous invites à bord de ton magnifique voilier le voyage est toujours extraordinairement magique. On se laisse bercer par les vagues de tendresse et d’émotions qui vont jusqu’à nous faire chavirer le coeur sans jamais le faire sombrer.
    La croisière est toujours trop courte, et si on a un peu de vague à l’âme en regagnant le port, on a aussi plein de petites étoiles qui scintillent dans les yeux.
    Alors mon capitaine, tu peux aller toujours droit devant, on sera, nous aussi, toujours là pour embarquer avec toi.

  2. le 21 mai 2007 à 8:51 Christian (Bruxelles)

    Merci, Yves, tous simplement, d’exister et de nous permettre de nous retrouver à travers les émotions que tu partages intensément avec nous.
    En tant qu’instituteur , je peux te dire que pas mal de tes chansons et messages sont autant de sources d’inspiration à discussion et à partage dans ma classe… Je retiendrai ta phrase, un véritable message de vie purement “pédagogique” : “Le Monde à la beauté du regard qu’on y pose…” Une petite phrase, mais tellement profonde…
    Tu es un véritable porteur de messages, de bonheurs, d’émotions… Quel beau métier!

  3. le 21 mai 2007 à 17:43 Régine

    Tant que vous aurez cette force, ce désir, cette passion, je me permet d’ajouter cette étincelle qui brille dans vos yeux, vous saurez nous transmettre la vraie richesse puisée dans vos chansons, la juste valeur de vos écrits. Nous avons appris à vous aimer au travers de ce que vous êtes, et jamais nous penserons à vous “desaimer” !
    Et pour tout cela je vous remercie du fond du coeur.

  4. le 22 mai 2007 à 22:04 Patricia

    Peu de mots à ajouter… mais continuez à nous donner, comme un cadeau, vos plus beaux mots pour guérir nos maux…
    MERCI

  5. le 23 mai 2007 à 7:47 MATHIEUAnnie

    un métier et un homme qui ne font qu’un, des mots qui nous transportent dans une autre dimenssion, des mots qui nous font redécouvrir le vrai sens de la “LIBERTE”, un voyage extraordinaire que nous voulons continuer avec vous, s’il reste de la place sur votre bateau.
    pour la richesse de vots mots, je vous dirai simplement, mais du fond du coeur , MERCI MONSIEUR.

  6. le 23 mai 2007 à 20:54 Arnaud Anne-Marie

    Merci Yves pour ces belles chansons.
    Elles nous font rêver et on oublie un temps nos
    tourments
    Et même si parfois elles remuent des souvenirs qui font mal, c’est toujours avec plaisir qu’on les écoute.

  7. le 28 mai 2007 à 17:06 ARIELLE

    Cher Yves,

    Merci d’exister et de chanter depuis tant d’années, actuellement vous m’aidez énormément dans mon quotidien de personne handicapée et avec ma maladie, je dois supporter des traitements très lourds, et si j’y arrive c’est grâce à vos mélodies pour compagnie, alors pour tout ça je vous dois mille Mercis.
    il arrive parfois dans une vie ou tout bascule, et il suffit d’une seule petite chose qui fait que l’on y croit encore à l’avenir et au ciel bleu.
    sans sortir de ma tour HLM toute grise au milieu du bruit de la misère et de la souffrance, je vis au rythme de vos chansons, je vous écoute comme on écoute un frère, un père, un Ami, je ne vous ai jamais vu pour de vrai, mais mon coeur vous dit Merci de votre soutien en musique, et peut être qu’un jour au détour d’un chemin je pourrai enfin vous dire en regardant vos beaux yeux bleus MERCI GRAND MONSIEUR.

    Grosses Bises Amicales pour vous et Noëlle votre épouse si charmante.

  8. le 29 mai 2007 à 18:06 Dany

    L’oiseau n’est plus prisonnier. Il a pris son envol et il peut chanter et enchanter à loisir.

    Les mots sont justes, le public réceptif, chaleureux et souvent des frissons, parfois des yeux embués, des ondes de tendresse envahissent la salle.

    Sans artifice, accompagné juste de sa guitare ou de son piano, Yves nous transmet son rêve et nous voyageons ensemble en chansons dans un univers que nous avons du mal à quitter.

    Beaucoup d’autres fruits vont murir et nous pourrons bientôt les savourer.

  9. le 3 juin 2007 à 18:59 Claire

    cher yves,

    Il aura bien fallu toute mon amitié pour vous depuis si longtemps (voici maintenant trente ans que je vous suis des yeux et du coeur) pour que j’ose m’aventurer sur le net!!!!
    Je suis contente de pouvoir ainsi vous faire signe de temps en temps…
    Votre cher métier …oui, nous avons tous eu la chance de pouvoir être là au bon moment… au moment des chansons et de cette belle aventure musicale. Petite fille vos chansons m’enchantaient: le petit pont de bois, jeune fille, elles m’ont façonnée et aidée dans cette soif de trouver le beau de l’univers et des êtres…au monastère je vous suivais toujours et réalisais que vous m’aviez été aussi comme un maître (les choses qu’on ne dit pas, les gens sans importance) et aujourd’hui, depuis l’Allemagne, privée de pouvoir aller aussi facilement aux concerts, je me réjouis de vous savoir au bord de nous offrir un nouvel album…il me semble que je vous dois cette opiniatreté à vouloir aimer quand même… Au monastère, j’ai découvert une lumière immense qui est toujours présente même plus discrète et quand la maman que je suis est fatiguée je m’y retrouve comme aussi dans vos chansons. J’ai été très touchée par “autour d’elle” et je vous envoie une gerbe de tendresse pour Noëlle… Au monastère j’avais parfois envie de prendre ce pauvre monde dans mes bras pour le bercer de tant de maux mais je ne suis pas Dieu! Aujourd’hui quand j’ai un enfant dans mes bras je pense aux autres enfants et au prix inestimable de cette fatigue qui nous relie… continuez d’écrire aussi le bonheur, il n’est pas si évident et il nous est bon de prendre un peu de distance d’avec nos fatigues ou inquiètudes en chanson, en musique, en poésie… et je vous lis aussi dans Panorama:
    Merci très fort!

  10. le 18 juin 2007 à 19:04 Maryse Hermet

    Merci d’être là et de croiser nos vies. Merci de vos magnifiques chansons qui nous accompagnent depuis vos débuts. Merci pour ces CD pour les femmes, qui nous honorent et nous touchent. Soir de bleues en raison d’un métier difficile, et qui le sera encore plus je le crains dans l’avenir. Pour me vider la tête j’ai chercher les paroles de “Petite fille” que j’avais chanté à ma fille pour ses 18 ans, et que je veux ce soir écrire sur une page de l’album photo (scrapbooking) de ma petite-fille de 2 ans 1/2. Et je tombe sur ce blog. Merci, car je reprends courage pour se battre contre la bêtise, et le manque d’amour. Beaucoup d’autres choses encore à vous dire. Mais j’exprimerai ma gratitude et mon admiration tout simplement ce soir.

  11. le 19 juin 2007 à 16:46 Nicolas Peyrac

    Quel plaisir tes mots, tes trouvailles, ta sincérité, ton exigence, ton perfectionnisme… Quel talent…
    À te lire j’en ressens chaque parcelle au plus profond de moi.
    Merci
    Nicolas Peyrac

  12. le 1 juillet 2007 à 21:52 Sigrun Schreibmayer

    Sigrun Schreibmayer

    Cher Yves,
    c’est depuis les années 80 que je connais, suit et adore vos chansons. J’ai même fait des analyses lors de mes études universitaires, et je ne peux pas m’empêcher de chanter moi-même les plus belles mélodies d’Yves Duteil. En plus, j’essaie de montrer aux jeunes Allemands de 11 à 20 ans la beauté éternelle de vos poésies et vos musiques. J’apprécie le plus fort possible le lien étroit entre vos paroles et vos mélodies et - bien sûr - vos interprétations sincères et fascinantes. En outre, je suis heureuse d’avoir découvert votre homepage avec un texte qui me fournit la preuve, qu’Yves Duteil n’a pas disparu dans le brouillard de l’oubli, mais qu’il sait toujours exprimer ses pensées avec avec les plus beaux mots. Merci pour votre oeuvre, merci de m’avoir aidé à apprendre le français, merci pour tant d’heures d’émotions tendres en écoutant vos chansons. Mes suggestions pour votre avenir? Un concert en Allemagne!
    Sigrun Schreibmayer

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